À Lyon, des chercheurs décryptent pourquoi une langue étrangère sonne comme du charabia
Écouter une conversation en français, on comprend chaque mot sans effort. La même phrase prononcée en allemand ou en italien ? Une bouillie sonore. Cette expérience banale intrigue depuis des années les neuroscientifiques, et elle est au cœur d'une coopération engagée entre le Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL, unité mixte Inserm, CNRS et université Claude-Bernard Lyon 1) et le laboratoire MEG de Francfort, en Allemagne.
L'hypothèse testée par l'équipe, menée côté français par la chercheuse Inserm Anne Kösem, est la suivante : le cerveau synchroniserait mieux son activité avec la parole lorsqu'il écoute sa langue natale, capable d'anticiper l'arrivée de la syllabe suivante. Face à une langue étrangère, cette anticipation ne fonctionnerait plus, faute d'être familiarisé avec son rythme propre. "Chaque langue possède son propre rythme : les latines s'appuient sur les voyelles alors que les germaniques comme l'anglais ou l'allemand possèdent des accents toniques", explique la chercheuse, qui précise que ce rythme dépend aussi de la manière dont certaines syllabes sont allongées, et pas seulement du débit de parole.
Pour le vérifier, cinquante volontaires ont été recrutés des deux côtés du Rhin. À Francfort comme à Lyon, ils écoutent, allongés et immobiles sous un magnétoencéphalographe, le même extrait de la pièce La voix humaine de Jean Cocteau, tantôt en français, tantôt en allemand. Cette machine, protégée par une pièce capable de dévier le champ magnétique terrestre, mesure l'activité cérébrale à raison de 1 200 données par seconde grâce à 275 capteurs refroidis à moins 269 degrés. Le moindre clignement d'œil y apparaît, ce qui impose aux participants une immobilité quasi totale pendant l'enregistrement.
Côté lyonnais, le recueil des données est achevé et l'équipe est déjà en phase d'analyse ; à Francfort, les expérimentations démarrent tout juste. Au-delà de la curiosité scientifique, les retombées visées touchent à la santé publique. Anne Kösem travaille par ailleurs sur les troubles du neurodéveloppement, dont la dyslexie. "On essaie de voir comment le cerveau fonctionne chez les personnes neurotypiques, ce qui pourrait aider dans le futur à mieux comprendre les difficultés de développement du langage chez certains enfants", précise-t-elle. L'équipe franco-allemande espère élargir la coopération à d'autres pays européens et étudier, à terme, comment le cerveau apprend une nouvelle langue à l'âge adulte.
En résumé, si l'anglais ou l'allemand vous donnent du fil à retordre à l'oral, la difficulté ne serait pas tant une question d'oreille que de synchronisation neuronale, un rythme intérieur qu'il faudrait réapprendre. Reste à savoir combien de temps et d'exposition sont nécessaires pour que ce réglage s'opère, une question que la suite du programme de recherche pourrait éclairer.
Sources
Inserm
Au cœur du langage