À Saint-Jean, une nouvelle parcelle de la Métropole pour semer l'emploi sans CV
Sur cette parcelle mise à disposition par la Métropole de Lyon dans le quartier Saint-Jean, à Villeurbanne, on ne demande ni diplôme ni expérience avant de tenir une binette. On y recrute dans l'ordre d'arrivée, à condition d'être privé d'emploi depuis longtemps et de vouloir travailler. Le projet porté par l'entreprise Emerjean, annoncé cette semaine par le Grand Lyon, combine culture de légumes bio vendus en circuit court et embauche de personnes durablement éloignées du marché du travail. Une méthode que ce coin de Villeurbanne pratique depuis près de dix ans, avec des résultats aujourd'hui mesurés précisément.
Emerjean est née en mars 2017 dans le quartier Saint-Jean, entreprise pilote du dispositif national Territoire zéro chômeur de longue durée porté par ATD Quart Monde. Le principe reste inchangé depuis : plutôt que de sélectionner sur CV, l'entreprise à but d'emploi embauche en CDI, au smic, toute personne du quartier privée d'emploi depuis plus d'un an et volontaire. "On ne recrute pas, on embauche", résume la philosophie du dispositif, qui a déjà permis d'incuber une activité de maraîchage urbain, l'Îlot Vert, avant d'essaimer vers une deuxième filiale spécialisée dans le réemploi de jouets, Enjoué, puis une troisième dédiée à la mise à disposition de personnel, Engagés.
Ce que les chiffres du dispositif racontent, et taisent
Au 1er janvier 2025, le comité local pour l'emploi de Villeurbanne Saint-Jean revendiquait 239 personnes sorties durablement du chômage de longue durée depuis l'habilitation du territoire, le 24 novembre 2016, sur 347 volontaires recensés au total. La durée moyenne de chômage des personnes concernées atteignait 44 mois, soit près de quatre ans, avant leur embauche. Trois entreprises à but d'emploi se partagent aujourd'hui ce territoire urbain de moins d'un kilomètre carré, peuplé d'environ 1 500 habitants.
À l'échelle nationale, l'expérimentation a grossi au même rythme que ses financements. Elle comptait 10 territoires habilités en 2016, elle en compte 83 en 2025. Le budget public consacré au dispositif est passé de 10,6 millions d'euros en 2018 à 79,5 millions d'euros en 2024, soit une multiplication par plus de sept en six ans. L'article 204 de la loi de finances pour 2026 vient de prolonger l'expérimentation, mais seulement de six mois, jusqu'au 31 décembre 2026, la participation de l'État étant fixée à 95 % du smic horaire brut par équivalent temps plein pour le premier semestre. Ce calendrier resserré traduit un dispositif toujours qualifié d'expérimental, près de dix ans après son lancement.
L'Îlot Vert, matrice maraîchère du dispositif à Saint-Jean, illustre cette montée en puissance progressive plutôt que fulgurante. Lancé en 2018, il employait encore deux salariés avant de déménager fin 2023 sur de nouvelles parcelles, avec l'objectif d'embaucher une dizaine de demandeurs d'emploi supplémentaires. La nouvelle parcelle métropolitaine annoncée cette semaine s'inscrit dans cette trajectoire d'extension continue, portée par les recettes de vente des légumes lors de marchés hebdomadaires ouverts aux habitants du quartier, et par un partenariat avec l'association Le Booster, à l'origine du projet, et l'entreprise de compostage Les Alchimistes, elle-même incubée sur place.
Un modèle loué sur le terrain, contesté à Paris
Le succès revendiqué à Villeurbanne se heurte à un débat national plus âpre sur le rapport coût-bénéfice du dispositif. Une évaluation économique conduite par l'Inspection générale des affaires sociales a estimé que les économies générées pour la collectivité, via la réduction des dépenses sociales passives, restaient plus faibles qu'anticipé par les porteurs du projet. L'économiste Pierre Cahuc a pour sa part jugé le coût de l'expérimentation "significatif" au regard de bénéfices qu'il estime incertains. Les mêmes rapports reconnaissent toutefois des gains réels pour les personnes concernées, notamment un accès facilité aux prestations de santé de droit commun, et un apport global aux territoires engagés. Aucune opposition locale ne s'est en revanche exprimée publiquement à Villeurbanne contre le projet de maraîchage lui-même, qui s'inscrit par ailleurs dans le vaste projet de renouvellement urbain du quartier Saint-Jean, piloté par la Métropole et la Ville jusqu'en 2040, avec l'arrivée programmée du tramway T9 courant 2026.
La prolongation de l'expérimentation nationale Territoire zéro chômeur de longue durée arrive à échéance le 31 décembre 2026, date à laquelle le Parlement devra décider de la reconduire, de l'ajuster ou d'y mettre fin.