Dans les cours de la Presqu'île, l'industrie secrète des canuts
Dans les cours de la Presqu'île, l'industrie secrète des canuts
De la rue Mercière, rien ne trahit l'usine. La façade est étroite, la porte cochère discrète, la rue bruyante de marchands et de passants. Pourtant, au fond des cours intérieures, dans les étages aux fenêtres démesurément hautes, dans les caves reconverties en magasins de matières premières, battaient au XIXe siècle des centaines de métiers à tisser. Lyon était alors la capitale mondiale de la soie, et c'est la Presqu'île qui, la première, organisa cette industrie invisible de l'extérieur.
L'histoire commence bien avant le siècle des canuts. En 1536, deux marchands piémontais, Étienne Turquet et Barthélemy Naris, fondent à Lyon les premières manufactures de soieries avec l'aval de François Ier. Dès le XVIe siècle, la Presqu'île, avec ses rues commerçantes — rue Mercière en tête, artère du négoce et de l'imprimerie — accueille maîtres tisserands et négociants dans un même tissu urbain dense. Par 1788, selon les sources du patrimoine lyonnais, la « Grande Fabrique » emploie quelque 28 000 personnes dans la ville et ses environs.
Mais c'est au XIXe siècle que l'industrie atteint ses dimensions prodigieuses. L'invention du métier Jacquard en 1801 révolutionne le tissage des étoffes façonnées : désormais, une carte perforée commande les fils de chaîne et permet de reproduire des motifs d'une complexité inédite. Problème : ces nouveaux métiers, plus hauts et plus larges que leurs prédécesseurs, ne tiennent plus dans les logements exigus de la Presqu'île. À partir de 1810-1812, une partie de la production migre vers les pentes de la Croix-Rousse, où l'on construit des immeubles spécialement conçus — plafonds à plus de quatre mètres, fenêtres à petits carreaux répétés pour capter la lumière du nord sans éblouir le tisserand.
Pourtant, la Presqu'île ne se vide pas. Elle se réorganise. Les « chefs d'atelier » — petits maîtres tisserands propriétaires de leurs métiers — occupent les arrière-cours et les étages supérieurs d'immeubles traversants. Les traboules, ces passages couverts qui relient rue à rue à travers les îlots, servent à transporter les pièces de soie à l'abri de la pluie et des regards, d'un atelier au suivant, jusqu'au comptoir du négociant. La division du travail est totale : une poignée de « soyeux » — quelque 750 fabricants et négociants dans les années 1830, selon les historiens de la Fabrique — contrôle matières premières, dessins et tarifs, tandis que 8 000 chefs d'ateliers et 30 000 compagnons tissent à la pièce, logés et producteurs dans les mêmes murs.
L'atelier-logement, c'est le cœur du système. Dans une pièce unique, le métier à tisser occupe le centre, les bobines s'entassent en hauteur, la famille dort et mange en périphérie. Des cages d'oiseaux y trônent selon une tradition documentée par les graveurs de l'époque : la vivacité du canari signalait l'absence de dioxyde de carbone émis par les lampes à huile. L'espace, minimal, est une machine à produire.
Les chiffres témoignent de l'expansion vertigineuse de ce modèle : 18 000 métiers en 1810, 27 000 en 1830, 60 000 en 1850, et jusqu'à 100 000 à 120 000 à l'apogée de 1877, d'après les sources répertoriées par le site patrimoine-lyon.org. La soie représentait alors les trois quarts de l'industrie locale. Mais cette prospérité reposait sur des salaires au plus bas : les révoltes de novembre 1831 puis d'avril 1834 — cette dernière réprimée dans le sang, avec quelque 300 morts selon les sources contemporaines — témoignent de la violence sociale dissimulée derrière le lustre des étoffes.
Aujourd'hui, rue Mercière et dans les rues adjacentes — rue de la Fromagerie, rue Tupin, rue du Bât-d'Argent — subsistent des immeubles dont les cours intérieures et les façades à fenêtres multiples rappellent cette organisation. Le Musée des Tissus, rue de la Charité, conserve des pièces issues de cette production, tandis que l'Atelier municipal de passementerie, classé, en garde l'architecture quasi intacte. La « Fabrique » lyonnaise a disparu comme industrie vivante dans la seconde moitié du XXe siècle, mais elle a littéralement façonné la morphologie urbaine de la Presqu'île : ses immeubles traversants, ses passages couverts et ses cours profondes sont les négatifs en pierre d'une industrie que l'on ne voyait pas depuis la rue.