Lyon d'hier — La centrale de Cusset, quand Lyon dompta le Rhône pour inventer l'électricité verte
Sur les rives du canal de Jonage, entre Villeurbanne et Vaulx-en-Velin, une longue bâtisse aux toits de tuiles orangées se reflète dans une eau plate et calme. Rien, à première vue, ne distingue ce bâtiment industriel centenaire des entrepôts qui bordent la métropole. C'est pourtant là, à la centrale hydroélectrique de Cusset, que Lyon écrivit l'une des premières pages de l'histoire de l'énergie propre en France.
À la fin du XIXe siècle, Lyon comptait déjà plus de 320 000 habitants et ses usines textiles, ses tramways naissants et son éclairage public réclamaient une énergie abondante, que les centrales à vapeur, coûteuses en charbon, peinaient à fournir. L'ingénieur Jean-François Raclet et l'industriel de la soie Joseph-Alphonse Henry portèrent alors un projet inédit : dériver le Rhône en amont de la ville pour actionner des turbines. Le 9 juillet 1892, l'État accorda à la Société lyonnaise des forces motrices du Rhône la première concession jamais délivrée en France pour exploiter un fleuve domanial afin de produire de l'électricité, selon les archives du Rhône et de la métropole de Lyon.
Le chantier, engagé en 1894, dura trente mois et figura parmi les plus vastes travaux publics de l'époque en Europe : il fallut creuser un canal de dérivation de 19 kilomètres, du Rhône jusqu'à Villeurbanne, capable d'acheminer un débit de 600 mètres cubes par seconde. L'usine fut mise en service en 1899. Avec une puissance installée de 7 000 kilowatts, elle devint alors, brièvement, la centrale hydroélectrique la plus puissante du monde, devançant à elle seule la production cumulée de plus d'une centaine de centrales françaises existantes, d'après l'inventaire du patrimoine culturel Auvergne-Rhône-Alpes.
Cette énergie « blanche », tirée de la chute de douze mètres du canal plutôt que du charbon, irrigua très vite l'économie locale. Elle alimenta les premiers tramways électriques lyonnais, l'éclairage public et surtout l'essor industriel de l'est de l'agglomération : l'usine de Soie Artificielle du Sud-Est s'y installa en 1924, entraînant l'urbanisation rapide de Villeurbanne, de Décines-Charpieu et de Vaulx-en-Velin. Le site accompagna ainsi, un demi-siècle avant l'heure, ce que l'on appellerait aujourd'hui une transition énergétique.
L'histoire du site se poursuivit après-guerre : la nationalisation de 1946 le fit entrer dans le giron d'EDF, qui exploite toujours l'installation. Un barrage complémentaire fut construit à Jons en 1937 pour mieux réguler le débit du canal, et les turbines d'origine furent progressivement remplacées par des modèles Kaplan, plus performants. La centrale, dont la puissance atteint aujourd'hui 63 mégawatts pour une production annuelle d'environ 415 gigawattheures selon EDF, a vu sa concession renouvelée en 2002 pour quarante ans, avec un programme de rénovation qui s'est étalé jusqu'en 2015, incluant le renforcement des berges du canal.
Le bâtiment visible aujourd'hui, avec ses arcades en enfilade et sa toiture Belle Époque, reste largement celui inauguré en 1899. Le canal de Jonage, devenu un axe de promenade et de loisirs nautiques pour les habitants de l'est lyonnais, continue de faire tourner quinze turbines qui alimentent le réseau électrique national.