
Le modèle lyonnais qui prédit l'emballement thermique de la mer Morte
Selon une étude menée par deux laboratoires lyonnais, l'eau de la mer Morte pourrait chauffer deux fois plus vite que l'air d'ici 2100.
L'été dernier encore, la température moyenne de l'air comme celle de l'eau en surface de la mer Morte tournait autour de 34°C, selon le communiqué publié le 6 octobre 2026 par l'Université Claude Bernard Lyon 1. Un bain à peine tiède, sur les rives du lac le plus bas et le plus salé du monde, à cheval entre Israël, la Cisjordanie et la Jordanie. Mais ce plan d'eau pourrait connaître, dans les décennies à venir, un emballement thermique largement déconnecté de la simple hausse des températures atmosphériques régionales. C'est la conclusion d'une étude menée notamment par deux laboratoires lyonnais, le Laboratoire de géologie de Lyon (LGL-TPE, rattaché à Lyon 1, à l'ENS de Lyon et au CNRS) et l'Institut lumière matière (iLM, Lyon 1 et CNRS), publiée le 6 octobre 2026 dans la revue Geophysical Research Letters.
L'équipe internationale, emmenée par le physicien Emmanuel Guillerm aux côtés de la géologue lyonnaise Véronique Gardien et du physicien Frédéric Caupin, a construit un modèle détaillé des échanges de chaleur à l'œuvre dans la mer Morte, calé sur quatre décennies de données mesurées. Sa conclusion tient en une poignée de degrés qui change toute la perspective : si la température de l'air augmente de 4°C d'ici 2100 dans la région, celle de l'eau pourrait grimper de 8°C, soit deux fois plus vite, pendant que le niveau du lac continuerait de s'effondrer, de 85 mètres supplémentaires selon les mêmes projections du laboratoire lyonnais.
Pourquoi l'eau chaufferait deux fois plus vite que l'air qui la surplombe
Le mécanisme tient à un paradoxe que les chercheurs résument par une image domestique : on refroidit une soupe trop chaude en soufflant dessus, pour accélérer l'évaporation de sa surface. La mer Morte fonctionne selon le même principe, à l'échelle d'un lac. Sauf que les prélèvements d'eau dans son bassin versant et le réchauffement climatique accélèrent déjà son évaporation, ce qui la rend toujours plus salée. Or plus une eau est salée, moins l'évaporation parvient à évacuer la chaleur reçue par sa surface. Le refroidissement naturel du lac perd en efficacité à mesure que sa salinité grimpe, et la mer Morte s'enfonce dans un cercle qui l'évapore et la réchauffe simultanément, sans que l'atmosphère ait besoin de se réchauffer au même rythme.
Le rythme de la baisse du niveau n'est pas une nouveauté scientifique en soi. Une étude de l'institut allemand GFZ, publiée en 2021 dans Scientific Reports, mesurait déjà un recul d'environ un mètre par an, avec en parallèle un affaissement des terrains riverains d'environ 15 centimètres par an. Cinq ans plus tard, le constat s'est aggravé : un rapport du Contrôleur d'État israélien, rendu public fin juin 2026, anticipe désormais une baisse de 1,15 mètre par an pour le seul bassin nord du lac, soit une accélération sensible par rapport au chiffre de 2021. Les chercheurs lyonnais vont plus loin en expliquant pourquoi ce recul s'accompagne d'un réchauffement qui s'auto-entretient, et non d'une simple évaporation passive.
L'enjeu dépasse le seul destin de la mer Morte. Appliqué à une Méditerranée hypothétiquement coupée de l'Atlantique, le même mécanisme offre, selon le communiqué de Lyon 1, une nouvelle piste pour comprendre la formation des « géants de sel », ces dépôts massifs laissés par d'anciennes mers refermées sur elles-mêmes il y a environ 5,5 millions d'années. Jusqu'ici attribués à un climat extrêmement aride, ces gisements pourraient en réalité résulter de l'effondrement progressif d'une mer isolée sous l'effet de ce couplage entre salinité, évaporation et réchauffement, sans qu'il ait fallu un désert complet pour les produire.
Un chantier politique resté au milieu du gué
Côté terrain, la recherche fondamentale avance plus vite que les mesures concrètes. Le rapport du Contrôleur d'État israélien de juin 2026 constate que plus de vingt ans après que le gouvernement a reconnu la nécessité d'agir, Israël ne dispose toujours pas de plan cohérent pour stabiliser le niveau de la mer Morte. Sur douze projets destinés à renforcer le bassin nord, budgétés en 2018 pour un montant d'environ 98 millions de shekels, soit près de 26 millions de dollars, onze restent inachevés. Le ministère de la Protection de l'environnement avait chiffré dès 2022 le coût d'une stabilisation par apport d'eau, mais n'a commencé à évaluer les bénéfices économiques de cette option qu'en 2025, sans qu'une décision de fond ait été prise depuis.
Cette étude lyonnaise, de son côté, ne relève pas d'un terrain politique ou local et ne suscite à ce stade aucune controverse ni opposition rendue publique : elle s'inscrit dans un travail de modélisation physique soumis à la communauté scientifique internationale, avec une publication dans une revue à comité de lecture. Le texte complet de l'article, référencé 2026GL124167, est accessible sur le site de Geophysical Research Letters depuis le 6 octobre 2026.
Sources
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