Lyon d'hier — Quand Lyon fabriquait des clavecins et des pianos qui rivalisaient avec Paris
Dans les réserves du musée des Tissus et des Arts décoratifs, rue de la Charité, dort un clavecin en noyer à deux claviers, daté de 1716, orné de marqueterie et de motifs peints. Il porte le nom de Pierre Donzelague, musicien et facteur d'origine flamande installé à Lyon, mort vers 1750. Cet instrument, rarissime témoin de la facture lyonnaise du début du XVIIIe siècle, rappelle qu'avant d'être la ville de la soie et de l'imprimerie, Lyon fut aussi, un temps, un foyer de fabrication d'instruments à clavier capable de tenir tête à la capitale.
La preuve la plus frappante de cette ambition se trouve aujourd'hui au musée Gadagne, dans le Vieux Lyon : un piano carré signé Bertrand Tournan, facteur de clavecins actif à Lyon de 1772 à 1779, daté de 1777. Selon les collections du musée d'histoire de Lyon, Tournan comptait alors parmi les deux seuls fabricants français de pianoforte recensés cette année-là, à une époque où l'instrument, inventé en Italie au tournant du XVIIIe siècle par Bartolomeo Cristofori, commençait tout juste à gagner la France depuis l'Angleterre et l'Allemagne. Aucun autre piano de Tournan n'a été retrouvé : cette pièce, conservée sous le numéro d'inventaire 37.475, reste unique.
La Révolution interrompt cet élan. Il faut attendre le XIXe siècle et l'installation de nombreuses garnisons militaires à Lyon pour voir renaître une véritable industrie instrumentale, portée cette fois par la demande des musiques militaires et des orchestres civils. Des facteurs comme Jacques-François Simiot, clarinettiste et inventeur installé vers 1808, ou Jean-Baptiste Tabard, spécialiste des cuivres, font alors de Lyon un centre reconnu pour les instruments à vent. Autour de la place des Terreaux, de la rue du Plâtre ou de la galerie de l'Argue, ateliers et boutiques se succèdent tout au long du siècle.
Le piano et la harpe, eux, restent surtout affaire de commerce et de distribution plutôt que de grande production locale : à la place de la Comédie, le marchand Garnier détient au XIXe siècle le dépôt exclusif des instruments de la maison parisienne Érard pour la ville. Mais des artisans locaux se distinguent aussi par leur inventivité : le facteur lyonnais Chavan offrit au compositeur Félicien David un piano droit portatif de cinq octaves et demi, spécialement conçu pour résister aux secousses de la route et aux fortes chaleurs, sur lequel le musicien composa la fantaisie « Le Harem » puis les vingt-deux pièces des « Mélodies orientales ».
Dans le même temps, la lutherie lyonnaise du violon connaît son âge d'or, avec Pierre Silvestre, installé place des Terreaux, médaillé aux expositions de Paris de 1844 et 1855, puis Paul Blanchard, arrivé de Mirecourt en 1876 et devenu luthier attitré du Conservatoire de Lyon, auteur d'environ 1 200 instruments jusqu'à sa mort en 1912. Ces ateliers, dont les descendants directs ou les élèves ont parfois travaillé jusque dans l'entre-deux-guerres, sont aujourd'hui documentés par les Archives municipales de Lyon et par les collections des musées Gadagne, qui conservent plans, catalogues et instruments témoins de cette histoire méconnue.