
Lyon d'hier — Sur les rives du Rhône, l'usine qui a fabriqué des milliards de cigarettes pour l'État
Du monopole royal du tabac à la fac Lyon 3 : comment une usine d'État a façonné Perrache puis Monplaisir pendant près de deux siècles.
À l'angle du cours Albert-Thomas, dans le 8e arrondissement, des étudiants de l'université Jean-Moulin Lyon 3 traversent chaque jour une cour bordée de briques orangées et de lucarnes bleutées sans toujours savoir qu'ils marchent sur le sol d'une usine d'État qui produisait, un siècle plus tôt, plus de sept millions de cigarettes par jour.
L'histoire du tabac industriel à Lyon commence bien avant ce bâtiment. Colbert instaure en 1674 le monopole royal de fabrication et de vente du tabac, confié d'abord à des manufactures de Morlaix, Dieppe et Paris. Lyon reste longtemps à l'écart de ce dispositif : sous la Ferme générale, la ville ne dispose pas d'atelier propre. Ce n'est qu'en 1803 que l'administration des manufactures de l'État installe une première production lyonnaise, dans une ancienne indiennerie (une fabrique de tissus imprimés) du quartier Perrache, à l'angle de l'actuel cours de Verdun et du quai Gailleton. Les décrets de Napoléon Ier de 1810 et 1811, qui rétablissent le monopole d'État après son abolition révolutionnaire, donnent à ce site son statut officiel de Manufacture des tabacs. Sur 8 000 m², on y roule et on y coupe le tabac destiné à la consommation régionale.
Le site de Perrache devient vite trop étroit face à l'essor de la consommation. Le 21 novembre 1899, l'administration décide la construction d'une nouvelle manufacture. En 1905, le choix se porte sur le quartier de Monplaisir, sur l'emprise d'un ancien ouvrage militaire, la Lunette des Hirondelles, cédée pour un franc symbolique. L'ingénieur en chef du service central des manufactures de l'État, Joseph Clugnet, dessine un ensemble ambitieux organisé en deux groupes de bâtiments, nord et sud, à la façade de briques polychromes et aux toitures d'ardoise ponctuées de lucarnes, encore visible aujourd'hui cours Albert-Thomas.
Le chantier, lancé en 1912, est interrompu par la Première Guerre mondiale. L'usine ouvre partiellement en 1927 et n'est achevée qu'en 1932. Elle emploie plusieurs générations d'ouvrières et d'ouvriers sous la direction successive d'André Viard (1928-1938), Adrien Mondiez, Roger Paquet puis Jean Ricadat jusqu'en 1982, selon l'historique conservé aux Archives municipales de Lyon. On y fabrique gauloises et scaferlati, ainsi que du tabac militaire, au rythme d'équipes se relevant à midi et 17 heures. Un incendie en 1979 impose une reconstruction partielle. La production s'arrête définitivement en 1987, dans le cadre de la réorganisation de la Seita, la société créée en 1926 par Raymond Poincaré pour succéder à la Régie.
La Ville de Lyon rachète le site en juillet 1990 pour y installer l'université Jean-Moulin Lyon 3. Les travaux de reconversion, menés par l'architecte Albert Constantin, permettent l'accueil des premiers étudiants dès 1993, pour un campus achevé en 2004 et labellisé « patrimoine du XXe siècle » selon la base Mérimée du ministère de la Culture. Plus de 14 000 étudiants fréquentent aujourd'hui les anciens ateliers où se rangeaient les caisses de cigarettes destinées à toute la région lyonnaise.


