
Au macLYON, la Biennale de Lyon fait les comptes de l'héritage colonial
Deuxième volet de notre visite : au musée d'art contemporain, la Biennale consacre son étage à l'héritage et à la dette. Ouverture au public samedi.
Trente-neuf mille cases. C'est ce qu'il faut compter sur le long mur du musée d'art contemporain de Lyon, où Matthew Harris a peint une grille de 39 000 cellules sur dix toiles de coton brut. Chaque case correspond à l'un des quelque 39 000 objets culturels aborigènes conservés dans les institutions britanniques. Beaucoup ne sont ni photographiés, ni catalogués, ni accessibles au public : ils n'existent publiquement qu'à travers des numéros et des tableaux aux informations masquées. L'artiste, né en 1991 à Wangaratta et installé à Melbourne, a repris ce langage administratif pour en faire une surface peinte à la main, et l'a exécuté à la vivianite — un pigment minéral bleu rare, qui se forme au contact de matières organiques en décomposition et qu'on surnomme parfois « cristal de cadavre ». La pièce s'appelle Inalienable Possession.
Elle donne le ton du macLYON, l'un des trois lieux principaux de la 18e Biennale d'art contemporain, qui ouvre au public samedi 19 septembre. La commissaire Catherine Nichols a réparti son propos en trois couches, une par site : l'industriel aux Grandes Locos, que nous avons visitées hier, le relationnel au Musée des Tissus, et l'existentiel ici — soit, dans ses termes, les conditions de vie et de mort, l'héritage et la dette.
Le métier Jacquard, invention lyonnaise et machine coloniale
C'est une salle plus loin que la Biennale touche Lyon au plus près. Archana Hande, née à Bangalore en 1970 et installée à Mumbai, y a dressé un cylindre monté avec d'anciennes cartes perforées Jacquard, dont la lumière traverse les découpes et projette des motifs mouvants sur tous les murs de la salle. L'œuvre s'appelle Weaving light.

Archana Hande, Weaving light, 2009-2023-2025 : un cylindre de cartes perforées Jacquard qui projette ses motifs sur toute la salle. Photo : Loris Andaloro / Passage Lyonnais
Le métier Jacquard est une invention lyonnaise du début du XIXe siècle. Son système de cartes perforées codées, qui commande les motifs du tissage, établit une logique de différenciation — lumière et obscurité, présence et absence — dont on sait qu'elle a inspiré les premiers développements de l'informatique. Ce que retrace Hande, c'est la suite : la circulation de cette technique de Lyon à Bangalore, où elle transforma la production textile sous l'effet de l'industrialisation coloniale. Un parcours documentaire précède l'installation, fait de vêtements, de photographies, de publicités et de documents d'archives. Il montre que l'histoire de la soie déborde largement le métier à tisser, jusqu'aux syndicats, à la guerre et à la publicité.
Pour un lecteur lyonnais, c'est probablement l'œuvre la plus utile de cette Biennale : elle prend une fierté locale et en montre l'autre face, sans la démolir.
Ce que les matériaux gardent
Le reste de l'étage tient le même fil. Kirtika Kain, née à New Delhi en 1990 et installée à Sydney, superpose or, cuivre, goudron, toile de jute, cire d'abeille et limaille de fer sur de grandes surfaces suspendues, denses et fissurées. Puisant dans son héritage dalit, elle met en relation des matières historiquement séparées par les hiérarchies de caste, et examine la façon dont la valeur s'attache à la fois aux matériaux et aux personnes qui les travaillent.

Kirtika Kain travaille l'or, le cuivre, le goudron et la limaille de fer sur une même surface. Photo : Loris Andaloro / Passage Lyonnais
Birke Gorm, née à Hambourg en 1986 et installée à Vienne, coud des figures à taille humaine dans des sacs de jute récupérés. Affaissées sur des cartons, suspendues à des chaînes, elles tiennent de la dépouille et du bagage. La toile de jute a été le matériau du commerce agricole avant de sortir des circuits économiques ; Gorm lui redonne une valeur par des gestes — coudre, tisser, repriser — historiquement assignés aux femmes.

Birke Gorm, sit-up (sit-down), 2022 et en cours : des corps de toile de jute posés sur des cartons. Photo : Loris Andaloro / Passage Lyonnais
Plus loin, Ouassila Arras déroule un couloir de tapis usés envahis de fibres sèches, et Hayley Millar Baker, née à Melbourne en 1990, présente dix photographies saturées de rouge, assemblées à partir de clichés pris sur des terres jamais cédées et de documents d'archives coloniales.
Y aller
macLYON, 81 quai Charles de Gaulle, à la Cité internationale (Lyon 6e), desservi par les bus C1, C5 et C23. La Biennale se tient du 19 septembre au 13 décembre. Le pass, valable pour l'ensemble des lieux payants, reste à 20 euros en prévente jusqu'à ce vendredi 18 septembre, puis passe à 25 euros.
Sources
La Biennale de Lyon
Dossier de presse de la 18e Biennale d'art contemporainmacLYON — Musée d'art contemporain de Lyon
Le musée — informations pratiques


