Passage Lyonnais

L'actualité de Lyon et de la métropole

Façade du 25 rue Sala à Lyon en France.

Culture

Lyon d'hier — Volets tirés sur la Presqu'île : Lyon et ses maisons closes, un siècle de tolérance contrôlée

Par rédaction Passage Lyonnais3 min de lecturePresqu'îleLyonNouill, CC BY-SA 3.0 — Wikimedia Commons

Partager

Aujourd'hui paisible artère du 2e arrondissement reliant la place Bellecour au quartier des Célestins, la rue Sala fut longtemps le voisin discret d'un commerce que Lyon ne cherchait guère à dissimuler. Du début du XIXe siècle jusqu'au printemps 1946, la Presqu'île concentra l'essentiel des « maisons de tolérance » lyonnaises, instituant une géographie du vice que les autorités municipales et préfectorales administrèrent avec une rigueur toute bourgeoise.

Un empire bien ordonné entre Bellecour et les Terreaux

Le système reposait sur une distinction administrative nette. D'un côté, les « filles en numéro », inscrites dans les registres officiels et cantonnées dans les maisons closes elles-mêmes ; de l'autre, les « filles en carte », travaillant à leur compte dans des garnis surveillés par la police. En 1836, les tableaux statistiques de la préfecture dénombraient 659 « filles publiques » déclarées à Lyon. Quatre ans plus tôt, entre 1810 et 1812, les archives de la ville recensaient déjà 571 femmes inscrites, révélant l'ancienneté d'un système déjà rodé.

Autour de 1840, on comptait environ 75 maisons closes sur l'ensemble de la ville. La concentration était maximale dans la Presqu'île : une cinquantaine d'établissements gravitaient autour des Célestins et de l'Hôtel-Dieu (actuel 2e arrondissement), et 57 autres étaient recensés à proximité de la place des Terreaux. Rues Mercière, Tupin, Ferrandière, des Templiers ou encore Thomassin : des « mères maquerelles » aux noms bien consignés – Marguerite Cunillat, Françoise Petit, Marie Briguet – y tenaient boutique sous l'œil des autorités et parfois au vu de tous.

La cage dorée : une réglementation sans illusion

Loin d'une simple tolérance passive, la ville exerçait un contrôle serré. Les maisons devaient en permanence avoir leurs volets tirés ou leurs rideaux fermés – d'où l'expression « maison close ». Les femmes ne pouvaient en principe pas sortir dans la rue ; une promenade hebdomadaire sous escorte de la tenancière était parfois accordée. Chaque semaine, une visite médicale obligatoire était imposée ; en cas de maladie, les pensionnaires étaient internées à l'Antiquaille, l'hôpital situé sur les hauteurs de Fourvière, transformé en lieu de détention sanitaire autant que de soins.

La chercheuse en histoire Alexandre Nugues-Bourchat, dont la thèse soutenue à l'université Lyon-2 en 2004 et la conférence donnée à la Bibliothèque municipale de Lyon en mai 2011 constituent une référence de premier plan sur le sujet, a décrit ce système comme une « marginalisation amplifiée de la fragilité féminine » à l'ère industrielle : les femmes inscrites, souvent issues de milieux populaires déracinés par l'essor des manufactures, se retrouvaient prises dans un engrenage administratif dont il était très difficile de sortir.

Déclin et fermeture : la loi Marthe Richard (1946)

Dès l'annexion des communes périphériques en 1852, la géographie du commerce charnel s'était déjà transformée : de nouveaux établissements avaient essaimé vers la Guillotière et Vaise, tandis que les maisons huppées de la Presqu'île perdaient de leur lustre. En 1930, il ne restait plus que six établissements en activité à Lyon. La loi du 13 avril 1946, portée par la député Marthe Richard et votée à une écrasante majorité à l'Assemblée nationale, signa l'acte de décès officiel du système réglementariste à la française. À Lyon comme partout en France, les volets des maisons de tolérance se fermèrent définitivement. Certains locaux furent reconvertis : le « Panier Fleuri » de la rue de l'Épée, dans le 3e arrondissement, devint ainsi en 1949 le club de judo du Rhône, fondé par le maître Bernard Midan.

Rue Sala et dans les rues alentour, les façades de pierre ont gardé le silence. Les archives municipales de Lyon et les fonds des Archives départementales et métropolitaines du Rhône conservent les registres nominatifs, les rapports de police et les arrêtés municipaux qui documentent, du début du XIXe siècle jusqu'aux années 1950, cette page d'histoire urbaine que la ville longtemps préféra gérer plutôt qu'affronter.

Partager

Newsletter

L'essentiel de la semaine lyonnaise, chaque dimanche matin.

La sélection des articles publiés cette semaine sur Passage Lyonnais, livrée directement dans votre boîte mail.

  • Gratuit
  • Sans publicité
  • Un envoi par semaine

Vous recevrez un email de confirmation. Désabonnement en un clic depuis le pied de chaque newsletter.

Articles liés